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Lectures critiques |
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Notre première mondialisation,
leçons d'un échec oublié Suzanne
Berger
Editions Le Seuil, Collection La République des Idées,
2007 |
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L’essai
de Suzanne Berger est à bien des égards audacieux.
En revenant sur les débats politiques et les luttes
économiques et sociales des pays engagés, entre
1870 et 1914, dans un processus de mondialisation analogue
à celui que nous connaissons aujourd’hui, elle
vise « à interroger nos propres croyances ».
Face à l’ampleur du sujet, la concision du style,
sans entamer la compréhension du lecteur, témoigne
d’une profonde maturité de réflexion,
nécessaire en outre pour maîtriser l’exercice
périlleux de la comparaison. La simplicité et
la précision avec lesquelles la politologue cite tant
Jean Jaurès que des prix Nobel d’économie
confirment encore ce constat. Ajoutons qu’un regard
outre-atlantique sur la France, amical mais sans complaisance,
est d’autant plus stimulant. La
mondialisation ne progresse pas d’une façon continue
et irréversible Suzanne
Berger commence par repérer, au tournant du XIX°
et du XX° siècle, une série de mutations
dans l’économie internationale qui tendent à
créer un seul marché mondial pour les biens
et les services, le travail et le capital. Auparavant, l’essentiel
de la production, de la consommation et de l’épargne
échappait aux contraintes du marché. De plus,
les échanges internationaux étaient concentrés
entre les mains d’un petit nombre de familles, d’entreprises
et d’institutions. Mais pas moins de 1,6 million de
petits épargnants français déposèrent
des réclamations quand l’Etat soviétique
refusa d’honorer les engagements du régime précédent.
Elle rappelle par ailleurs le grand débat qui agita
l’Europe dans la décennie qui précéda
1914, sur les relations entre l’internationalisation
de l’économie et les risques de guerre. Dans
l’ouvrage de Norman Angell de 1910, The Great Illusion,
vendu à des millions d’exemplaires, l’idée
est défendue que dans un monde d’activités
économiques étroitement intégrées,
à peine moins qu’aujourd’hui, la guerre
aurait un effet économique dévastateur, même
pour le vainqueur. Pour autant, cette « première
mondialisation » n’empêcha pas le déclenchement
de la Première Guerre mondiale : l’internationalisation
de l’économie, dans les domaines du commerce
et de la mobilité des capitaux, ne retrouve son niveau
qu’au milieu des années 1980.
La mondialisation n’empêche
pas la mise en place de politiques nationales différentes
et autonomes
Pour comprendre les ressorts de la mondialisation actuelle,
le livre s’attache aussi à examiner de manière
minutieuse bien que partiellement concluante, pourquoi les
Français envoyèrent une part si conséquente
de leurs économies à l’étranger
entre 1870 et 1914. Ce mouvement ne fut ni une réponse
rationnelle aux signaux du marché, difficilement perceptibles,
ni une conséquence institutionnelle du capitalisme
à la française, où les banques commerciales
manipuleraient les petits épargnants. Suzanne Berger
défend plutôt l’idée que le gouvernement
français se servait des capitaux comme d’un instrument
politique, « levier grâce auquel la France pouvait
renforcer son pouvoir dans l’arène internationale
». On comprend mal cependant comment l’Etat parvint
à convaincre les citoyens d’investir en Russie
en l’occurrence.
Son insistance sur ce point participe de sa démonstration
contre l’idée d’une mondialisation inéluctable
en même temps qu’elle réaffirme les prérogatives
dont dispose toujours l’Etat. Elle ajoute en outre qu’à
l’époque, on discutait de la semaine de six jours,
de la journée de dix heures, de l’impôt
sur le revenu et que déjà les opposants soutinrent
que l’adoption de telles réformes affaibliraient
la compétitivité française et qu’il
serait impossible de lever de nouveaux impôts sans voir
les capitaux s’évader à l’étranger.
Ce qui n’a pas empêché que de telles réformes
voient le jour.
Les résultats de recherches récentes concernant
les effets de la mondialisation sur les marges de manœuvre
des Etats abondent en ce sens, comme l’atteste la thèse
de Beth Simmons Who adjusts ? Domestic Sources of Foreign
Economic Policy during the Interwar Years (1994). Alors que
l’étalon or limitait les interventions étatiques
dans le domaine de la politique monétaire, on peut
observer des différences majeures entre les ajustements
économiques adoptés par les Etats. Se dessine
en filigrane une critique assez incisive de l’impuissance
proclamée des politiques face à l’euro.
Les libéraux s’adaptent mieux que les socialistes
face à la mondialisation
Cet exercice de comparaison est aussi l’occasion pour
Suzanne Berger de défendre des thèses plus strictement
politiques. La différence majeure aujourd’hui
avec « notre première mondialisation »
est que « l’anticipation lointaine de concurrence
entre les travailleurs du monde est devenue aujourd’hui
semble-t-il une réalité ». La gauche d’alors
approuvait généralement l’ouverture des
frontières aux capitaux, aux marchandises et au travail
parce qu’elle voyait dans ces mouvements un puissant
ressort de solidarité nationale. Elle doit aujourd’hui
se cantonner à plaider les intérêts des
pays les plus pauvres et dont les populations ne sont pas
en concurrence sur le marché du travail avec ceux des
pays développés. Le courant libéral,
quant à lui, n’est pas obligé de modifier
un programme qui défend l’ouverture économique.
La gauche et les syndicats, selon Suzanne Berger, définissent
aujourd’hui les intérêts de leurs adhérents
et électeurs comme s’ils n’étaient
que des producteurs aux revenus menacés par la concurrence.
Malgré une argumentation moins bien fournie pour la
période actuelle, l’idée que la France
de manière générale, manque d’intérêt
pour les consommateurs ne paraît pas complètement
hors de propos.
En somme, cet ouvrage parvient en moins de cent pages à
développer, à rebours de beaucoup de préjugés,
l’idée que nous n’entrons pas dans un monde
radicalement nouveau. Contre un certain déterminisme
ambiant qui rend la mondialisation inéluctable, Suzanne
Berger définit plutôt des modèles d’interprétation
clairs et pertinents pour comprendre ce qui demeure notre
mondialisation. |
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Thomas Brand |
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